Simplicité volontaire et micro-résistances

    « L’éthique et la sobriété doivent remplacer les mythes de  la surconsommation. » Aurelio Peccei (1908-1984), président du « Club de Rome ».

« Plus je dépense, moins je pense » Guy Debord.

    Être « objecteur de croissance », c’est donc refuser d’être complice des super prédateurs de la Finance mondiale qui mettent en coupe réglée la nature et les hommes.

  « Qu’il faille faire des efforts quasiment héroïques pour vivre décemment (c’est-à-dire sans contribuer en permanence à l’exploitation éhontée et au pillage des sociétés humaines et de leur environnement) devrait permettre à tout le monde de comprendre qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de la marchandise … » Amiech et Mattern, Le cauchemar de Don Quichotte.

« La "simplicité volontaire" est une pauvreté choisie ; c’est vivre sans télévision, sans automobile, sans téléphone portable, sans objets inutiles ou sans prendre l’avion, c’est aujourd’hui le choix de la résistance non-violente. » Casseurs de pub (La Décroissance) n° 23.

Il ne faut pas se leurrer, si seul le choix de la simplicité volontaire dans les pays riches et émergents pourrait éviter le pire à une humanité de sept à dix milliards d’individus, rien ne peut nous faire penser qu’une telle prise de conscience est possible. Nous avons vu que depuis dix mille ans, les sociétés patriarcales ne rêvent que d’expansion, de domination et d’exploitation des hommes et de la nature. Nos cerveaux sont irrémédiablement prisonniers de ce programme autodestructeur. Nous avons vu comme les progrès de la science et de la technique s’entretiennent eux-mêmes, et qu’il est inimaginable qu’ils s’arrêtent sous quelque prétexte éthique. Dans l’effondrement inéluctable d’un système inique et absurde qui perdurera jusqu’à ses dernières forces, des pionniers auront la lourde et dangereuse charge de mette en place une autre façon de voir le monde, de vivre (et dans un premier temps de survivre) et de construire les bases d’une société humaine en symbiose totale avec la nature.

Ce qui ne peut se faire avec l’état d’esprit de l’homme d’aujourd’hui. Pour que l’égalité ente les hommes ne soit pas qu’un mot, pour que l’intérêt de tous prime l’intérêt de quelques uns, il faut inéluctablement que la personne, l’ego, s’estompe devant le collectif. C’est un pari quasiment impossible après tant de complaisance dans l’individualisme.

David Bohm disait que l’énergie ultime de l’univers est une énergie d’amour. Il ne s’agit pas de l’amour au sens commun, il s’agit de la conscience de notre humilité devant l’extraordinaire perfection du Tout, et de notre effacement devant ce qui nous enveloppe totalement, comme le fœtus est enveloppé dans sa mère. Chacun  de nous est enveloppé dans la nature et donc dans l’univers.

La « simplicité volontaire » ne peut s’embarrasser de la bureaucratie qui de toute façon la condamnera.

La « simplicité volontaire » est aussi le refus de la fuite en avant technicienne, un engrenage dont on ne peut plus s’extraire, la technique engendrant toujours plus de technique ; l’acceptation qu’une technique, d’un nouvel outil devrait résulter d’une réflexion et d’un véritable choix, en ayant pris conscience que ses avantages sont important et ses inconvénients mineurs ; mais c’est impossible dans une société basée sur l’appât du gain, c’est-à-dire le profit, donc sur la domination et la corruption.   

Si l’homme n’avait consommé ou utilisé que ce qui dans la nature est renouvelable, il n’aurait certes pas généré de sociétés aussi sophistiquées que celles que l’Histoire nous conte, mais il aurait sans doute encore des millions d’années à vivre sur la Terre, alors qu’aujourd’hui, ses jours sont comptés.

    La « simplicité volontaire » ne peut s’exercer que dans le cadre de la solidarité locale, soit de la famille soit du groupe.     Elle doit créer des structures d’une relative autarcie et d’échanges de proximité. Elle permet de se satisfaire d’une automobile pour tous. Elle se doit de boycotter la grande distribution, et la télévision qui formate les esprits dans l’idéologie de la consommation.

« Augmenter les désirs jusqu’à l’insoutenable tout en rendant leur réalisation de plus en plus inaccessibles, tel était le principe unique sur lequel reposait la société occidentale. »

Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires. 

    Le seul moyen d’échapper à la tyrannie des prédateurs de la Finance mondiale, n’est pas de remplacer un de leurs valets par un autre.

Nous ne pouvons pas attendre que les politiques nationales et les institutions internationales effectuent le virage à 180° nécessaire pour changer le monde ultralibéral dans lequel nous tentons de survivre.

La puissance financière des multinationales, des mafias et des lobbies est bien trop importante pour croire qu’elle se laisserait faire sans réagir. Sa capacité de mensonge, de tromperie est inimaginable pour le vulgum pecus.

C’est pourquoi toutes les initiatives individuelles et collectives locales sont autant de ferments pour changer les choses. Même si ces expériences de simplicité volontaire se heurteront à de nombreux obstacles, certaines réussiront à s’imposer, seront copiées et finiront par former des réseaux. Certes se lancer dans ces micro-résistances demande beaucoup de courage et d’énergie, et donc de se regrouper au sein de communautés de survie et de défense. Ces communautés, « éco-hameaux », « éco-villages » et autres « habitats groupés », doivent se réapproprier la terre parce que seule, elle est nourricière. Il s’agit de produire une nourriture saine parce que notre santé est notre seul véritable capital. C’est la seule production fondamentalement nécessaire à la vie. Tout le reste n’est que gadgets pour zombies endoctrinés.

Rappelons-nous que les seules réelles valeurs, au sens nietzschéen, sont celles qui permettent notre survie, contre toutes celles qui nous mettent en danger, valeurs virtuelles comme « liberté, égalité, fraternité, solidarité » qui n’étant pas universelles, ne peuvent être pratiquées n’importe où et n’importe quand. Dans les cas extrêmes, les valeurs du groupe, du clan, de la société, sont à rejeter si elles nous mettent personnellement en péril. Notre survie et celle de nos proches ne dépendent alors que de notre propre stratégie, de nos choix à cet instant.

 

« Je crois que la vision du monde impliquée par la physique moderne est incompatible avec notre société actuelle, qui ne reflète aucunement l’interdépendance harmonieuse que nous observons dans la nature. Afin de réaliser un tel état d’équilibre dynamique, une structure économique et sociale radicalement différente sera nécessaire : une révolution culturelle au vrai sens du mot. La survie de notre civilisation entière dépend peut-être de notre possibilité de réaliser une telle transformation. Cela dépendra en dernière instance, de notre capacité à adopter quelques-unes des attitudes yin de la spiritualité orientale ; à faire l’expérience de la totalité de la nature, et de l’art de vivre avec elle. » Fritjof Capra, Le Tao de la Physique, page 312.

 

« Vous verrez que la terre sera de nouveau votre salut, tout comme pour nous [en Afrique]. Car lorsque l’histoire dérive ou se fourvoie, elle a besoin des valeurs sûres, permanentes, indestructibles, celles de la vie, et non de toutes ces pacotilles avec lesquelles vous vous grisez et excitez l’envie impuissante des pauvres. Vos industries vont-elles continuer à produire aveuglément des marchandises que de moins en moins de gens pourront acheter ? Et tout le reste, vos indemnités de chômage, vos retraites, vos soins dispendieux ? Pourrez-vous survivre avec des villes surpeuplées et des campagnes désertes ? » Pierre Rabhi, Parole de terre [1996 !].

 

La simplicité volontaire nous engage à éviter tout ce qui pourrait nous lier, nous enfermer dans un réseau de faux besoins que nous n’arriverions plus à  maîtriser et dont nous deviendrions dépendants, esclaves : les grandes sociétés industrielles des eaux, de l’électricité, du pétrole, de l’électronique, sans oublier la santé, devenue une industrie et un marché si florissants, qui ne cesse de nous tendre des pièges.

Il est évident que le développement de chacun se réalise mieux dans des relations sociales plus ouvertes, mais il ne s’agit ici, non de repli sur soi, mais de survie.

Pour Arne Næss la priorité est à donner aux petites échelles, c’est-à-dire à l’identité communautaire dans les villages, dans le travail comme dans les loisirs.

 

« [La philosophie sociale de Gandhi], "vers le meilleur pour tous", soulignait l’importance de la décentralisation de la vie industrielle et défendait l’existence et l’autonomie des cinq cents mille grands villages d’Inde. Son but principal était d’éliminer le dénuement spirituel et matériel "direct". On connaît bien l’engagement de Gandhi en faveur des métiers à tisser, mais celui-ci concernait aussi d’autres forces artisanales. La centralisation et l’urbanisation étaient pour lui démoniaques : soutenir la grande industrie [comme Nehru, sous l’impulsion de l’URSS], et toutes les technologies qui creusaient une séparation entre l’élite férue de technique, d’une part, et les travailleurs dépouillés de leur culture, d’autre part, mènerait selon lui à une prolétarisation des villes et accroîtrait la violence et les luttes entre Indous et Musulmans. » Arne Næss, Écologie, communauté et style de vie (page 160).

 

« Le salut ne [peut] venir que des choix individuels et collectifs de chacun, dans sa vie quotidienne… Il faut abandonner toute illusion qui renforce en nous le désir inconscient de nous complaire dans un changement social qui se produirait sans notre participation réelle… » p 160.

« Si le changement dans les pratiques ne vient pas des individus eux-mêmes, s’il ne consiste pas en une maîtrise accrue de leurs conditions de vie, de leurs échanges entre eux et avec leur milieu naturel, alors il ira en réalité… dans le sens d’un renforcement du système, d’une accentuation de la sujétion de chacun à l’industrie et à l’Etat, dans le sens d’un approfondissement du chaos administré », p 163.

« Les projets de décroissance… doivent se donner clairement pour des projets d’effondrement volontaire de l’Economie de concurrence généralisée, dont les Etats sont parties prenantes… Et ne pas cacher qu’ils impliquent de renoncer à certaines satisfactions… Le problème est d’ordre culturel. Et un changement culturel ne se décrète pas… c’est d’une autre manière de vivre que nous avons besoin… Cela implique de combattre à la fois l’individualisme marchand et l’emprise de la société (y compris de l’Etat) sur l’individu, qui sont les deux faces de la même pièce », p 172. Amiech et Mattern, Le Cauchemar de Don Quichotte.

    L’humanisme prétendument universel a brisé la véritable et saine solidarité, la solidarité de proximité, de communauté. Certes la vie communautaire doit répondre à certaines règles, elle ampute un certain nombre de libertés ; mais  nous nous croyons libres parce que nous sommes bien peu conscients de notre endoctrinement.

   « Il [Gandhi] se posa cette question : était-ce une civilisation que cette civilisation anglaise, occidentale, qui mesurait le progrès au nombre de vêtements que les gens possédaient ? À la vitesse à laquelle ils se déplaçaient ? L’homme n’avait-il pas besoin seulement d’un toit et d’un morceau de tissus autour de la taille ? Des paroles extrêmement dures. Il voulait prendre le chemin des villages au lieu de suivre la voie des usines qui réduisent l’homme à l’état  d’esclavage. Pourquoi détruire le village ? Le village, c’est la communauté ; le village, c’est le partage des ressources ! » p 415. Tiziano Terzani, La fin est mon commencement.

 

« La ville des hommes, pas encore celle des autos. La ville des individus et de leur parole, dont le cœur est un forum et non un parking […] Le barbare ? Aujourd’hui c’est le civilisé. » Bernard Charbonneau, Le jardin de Babylone.

    Et où est le développement de soi, dans ces sociétés ultra-libérales ou néolibérales, qui détruisent l’individu et l’environnement, et génèrent une sorte de monoculture, une uniformisation mondiale, une déshumanisation ?

« Comment concevoir une ville anti-agressivité ? La recette était simple. Comme nous savons très bien édifier des villes favorables à l’agressivité, il suffisait de faire le contraire ».

  François Terrasson, La peur de la nature.

 

    La totalité des hommes politiques et de l’intelligentsia crient « haro » sur le communautarisme. En soi ils n’ont peut-être pas tort, le communautarisme peut générer des dérapages, lorsqu’il regroupe des fanatiques religieux ou idéologiques. Mais lorsque l'Etat n’assume plus ses tâches fondamentales, seul le communautarisme peut apporter la sécurité aux individus.

Or l’Etat n’assume plus son autorité face à des groupes de pression ou à des mouvements qui contestent les urnes. L’Etat se trouve également débordé par une immigration que les entreprises ont sollicitée pour maintenir les salaires, mais ces immigrés n’ont pas vraiment la volonté de s’intégrer. L’Etat privatise les services publics parce qu’il accepte les diktats d’une Europe de la Finance, et qu’il compte en privatisant, affaiblir des syndicats qu’il n’a jamais été capable de raisonner, et qui n’ont cessé de « scier la branche sur laquelle ils étaient assis ». Mais un Etat qui abandonne le pays aux puissances financières internationales, a perdu de ce fait sa légitimité.

Les élus n’ont donc aucune autre solution ; et ils ne peuvent proposer le communautarisme, puisqu’il rendrait inutile leur fonction.

Déjà au début du XX e siècle, l’anarchiste Gustav Landauer, dans La communauté par le retrait, ne fait confiance ni à l’Etat, ni aux partis politiques pour améliorer le sort du peuple. Il défend l’idée de révolution permanente par la transformation de soi-même dans le cadre de l’expérimentation d’une nouvelle communauté. Il s’agit de trouver l’harmonie et la cohérence dans sa tête, et de les vivre au quotidien.

    Deux siècles de démagogie ont bien montré que la fraternité mondialiste, universelle, est un leurre, qu’elle ne sert que les intérêts de groupes de pressions, de plus en plus anonymes. Quelle dérision, cette solidarité hypocrite avec la misère du monde, dont nous sommes responsables par notre surconsommation ! Si les tyrans de la mondialisation rêvent d’un marché de dix milliards de consommateurs, chacun doit prendre conscience que sa survie passe d’abord par la défense de sa communauté, de sa famille, de ses enfants. Si les Occidentaux ont spolié le monde pour vivre dans le gaspillage permanent, cette époque prend fin, et demain leurs petits-enfants connaîtront la faim. Ces communautés devront même s’armer pour défendre cette survie contre une bureaucratie aux aguets, et surtout contre les hordes affamées ou jalouses de leurs biens dérisoires.

    « Il y a des gens qui pensent que l’humanité à venir vivra étendue sur des sofas en écoutant du Mozart. Pas moi. Les instincts pervers dominent des groupes de plus en plus nombreux. On va retourner au système des cités moyenâgeuses, par communautés de pensée, de richesse, de croyances, etc., à des pseudo-villes, entourées de hauts murs, avec des milices. On en voit déjà se dessiner aux Etats-Unis… » Martin Monestier cité dans Le Monde du 7 décembre 2002.

    La politique est incapable de résoudre un problème qui la dépasse ; incapable qu’elle est déjà de faire l’union autour d’une stratégie écologique dans un même pays.

    En attendant cette apocalypse (ou plutôt cette fin d’un monde, parce que le mot apocalypse induit l’idée, après les bouleversements, d’un âge d’or, du retour du Messie, ce qui est absurde), que tout un chacun pressent mais que quelques-uns seulement osent annoncer, dans quelques pays privilégiés, et pour très peu de temps encore, certains arrivent à tirer leur épingle du jeu, grâce au saupoudrage d’aides de toute sorte, en puisant dans les caisses vides d’un État surendetté. Chacun attend avec angoisse, terrorisé, le moment inéluctable où le pays ne pourra plus faire la charité, et où les cohortes d’exclus et de tire-lait, brûleront tout les symboles d’une société folle, et pilleront ce qu’il restera à piller. Le social, dans les mains d’hommes politiques aussi démagogiques que complaisants et lâches, y a tué… le social.

    Pourtant, si tous les bénéficiaires d’aides avaient su s'entendre il y a longtemps, qu’en réunissant leurs maigres  allocations ils auraient pu mettre en place une autre manière de vivre. Maintenant, avec le solaire et les éoliennes, des communautés peuvent vivre en quasi-autarcie. Mais ce qui est gérable pour une communauté ne l’est pas pour une nation où plus des trois quarts de la population se trouvent dans d’énormes concentrations urbaines. Chacun peut mettre des panneaux solaires et une éolienne sur son toit, mais c’est impossible pour de grands ensembles, qu’on construit encore partout avec un aveuglement incompréhensible.

    Pour les maîtres taoïstes, les meilleures conditions pour préserver sa « vitalité », c’est de s’insérer dans de minuscules communautés paysannes.

Alan Watts note que « … en l’an 37 av. J. C. déjà le gouvernement de Rome s’inquiétait du déclin de l’agriculture. Cette inquiétude inspire directement les Georgiques de Virgile, écrites à la demande d’Auguste pour célébrer la vie rurale en péril » (Amour et connaissance).

Le christianisme s’est surtout développé dans les centres urbains : « À l’Est, il ne fallut pas moins de mille cinq cents ans à l’évangélisation pour extirper les anciennes religions de la nature auxquelles s’accrochaient obstinément la paysannerie. Op.cit.

De même dans Les putains du Diable, Armelle Le Bras-Chopard, montre que jusqu’à la fin du XVIIe siècle, la paysannerie (les païens) vivaient encore avec des traditions remontant aux déesses Mères et acceptaient mal les contraintes de la religion officielle et du pouvoir politique ; c’est donc aussi sur le génocide de dizaines de milliers de « sorcières » brûlées sur des bûchers, que l’Etat moderne se construisit.

    À la Borie-Noble, dans l’Hérault, les membres de la communauté de l’Arche, vivent en dessous du seuil de pauvreté depuis des années, mais ils vivent autrement et aucun n’a envie de retourner dans la civilisation du bruit et du stress quotidien. 

    Des exemples de ce type auraient dû se développer lorsqu’il était encore temps.

   Dans chacune de ces communautés, la règle est « la simplicité volontaire ». En effet, quelle dérision ce « Pouvoir d’Achat » qui rend esclave des choses.

    « Les dieux n’ont besoin de rien ; on s’en approche d’autant plus qu’on a moins de besoins. »

    « Est riche celui qui se suffit à lui-même. »

    « Ce que la philosophie tente d'inculquer par des discours, la pauvreté, par les faits, contraint l'esprit à le saisir. » Diogène.

    C’est le désir qui attache les sujets aux objets.

    « Trop occupés à consommer, nous n’avons pas encore appris à penser… » Henri Laborit (1914-1995), Biologie et Structure. 

    « […] L’homme n’est pas ici-bas pour produire et pour consommer. Produire et consommer n’aura jamais été que l’accessoire, il s’agit d’être et de sentir que l’on existe, le reste nous ravale au rang de fourmis, de termites et d’abeilles. »   Albert Caraco, Bréviaire du chaos.

    Pour Robert Antelme, rescapé des camps de la mort, « Le SS peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose… » Cité par Michel Onfray dans Politique du rebelle.

    Pourtant le capitalisme a réussi à transformer l’homme en une machine à consommer, dans le seul but d’accumuler du profit.

    « Nous devons refuser de nous plier à la manie de l’acquisition, et du changement à tout prix. Quand on est heureux, quand on est amoureux, on a pas envie de changer. Le changement permanent est un signe d’insatisfaction. » Majid Rahnema, cité par Casseurs de pub n° 23.

  « Une personne heureuse ne consomme pas d’antidépresseurs, ne consulte pas de psychiatres, ne tente pas de se suicider, ne casse pas les vitrines des magasins, n’achète pas à longueur de journée des objets aussi coûteux qu’inutiles, bref, ne participe que très faiblement à l’activité économique de la société. »  Martin Hervé, La mondialisation racontée à ceux qui la subissent.

    Comment pourrait-on être en harmonie avec les autres ou avec le monde, si en nous-même, le mental, le corps et le cœur, ne sont pas en harmonie ?

    « Être riche se réduit aujourd'hui à posséder un grand nombre d'objets pauvres. »  Raoul Vaneigem, Traité de savoir vivre.

    Le vide intérieur qui nous angoisse, ne saurait être rempli par des choses extérieures. Le vide c’est l’absence d’être, mais les choses extérieures ne peuvent entrer dans notre être.

    « Avoir » n’est pas « être », et « ne pas être », c’est « ne pas exister ».

    Nous ne sommes plus possédés par le diable, mais par les biens que nous croyons détenir à jamais. Des babioles, des bricoles, de la verroterie. Yahvé a dit en substance : « Tu ne te prosterneras pas devant les idoles », et nous ne faisons que ça, nous prosterner devant des marchandises.

Et nous payons rien que pour « tuer le temps ».

Si nous nous sommes rendus si dépendants de nos gadgets électroniques, de nos iPad, Ipod, Nintendo, tablettes tactiles et autres ardoises numériques, c’est que nous sommes orphelins de notre Mère la Terre. Pour nous désintoxiquer, allons bêcher, sarcler, élaguer, arracher le chiendent de nos mains nues, planter, arroser, récolter… Ainsi nous guérirons.

    « Nous sommes les choses que nous possédons, nous sommes ce à quoi nous tenons… La peur de l’incertitude, la peur de n’être rien, conduit à l’attachement, à la possession ».  Jiddu Krishnamurti.

    Tout ce que nous possédons, nous l’avons acquis au prix d’un morceau de notre vie. Cela signifie que nous accordons bien peu de valeur à notre vie.

    Plus nos biens s’entassent, plus notre vie se rétrécit donc… et s’avance déjà dans la mort.

    La sagesse commence par l’abandon de toutes nos illusions sur des bonheurs inaccessibles. Il s’agit de s’affranchir de cette imagination, de ces rêves qui nous font courir frénétiquement vers des leurres, comme des papillons se précipitant vers la lumière qui va les détruire.

    Mais les hommes, conditionnés par plusieurs générations d’endoctrinement publicitaire, ne se dirigeront pas d’eux-mêmes vers la simplicité volontaire. Pour les inciter à revenir à la sagesse re-distributive et bienveillante de la Mère, dans un système de marché qu’il n’est plus possible d’abolir, étant donné la masse humaine et sa concentration urbaine, il faut renverser la valeur économique, comme le dit Paul Ariès, en rendant gratuit l’essentiel et en enchérissant, par étapes, le superflu, mais surtout le polluant, l’irrationnel.

Que tout ce qui permet la vie soit gratuit, que tout ce qui engendre la mort soit d’un prix exorbitant. 

    Il s’agit de redécouvrir la sagesse des anciens, en particulier des  taoïstes, des stoïciens et des épicuriens.

À noter que les Pères de l’Église ont brûlé les écrits d’Épicure, tout en se livrant à d’énormes contresens sur sa philosophie, en faisant du maître du « Jardin », un jouisseur alors que sa pensée est toute en mesure. Ils ne voulaient pas que les chrétiens lisent Épicure qui développait de très forts arguments contre la croyance en un Dieu qui aurait créé le monde pour les hommes. Nous avons déjà précisé que dans « Le Jardin », les femmes et les esclaves étaient les bienvenus, et que chacun y vivait sa sexualité comme il l’entendait. Épicure mais aussi en place un mode de vie communautaire et rural, loin des contraintes et des agitations de la ville. C’était aller à contre courant des idées de l’époque, et le « Jardin » sera considéré par ses détracteurs comme un lieu où règne l’ignorance, l’obscénité et l’incitation à la débauche. C’est ainsi que ses disciples seront dotés du surnom de « pourceaux d’Épicure », alors que la caractéristique de cette communauté est la frugalité et la maîtrise de soi.

« Lorsque nous disons que le plaisir est la fin, nous ne voulons pas parler des plaisirs des gens dissolus ni des plaisirs qui se trouvent dans la jouissance, comme le croient certains ». Épicure, Lettres à Ménécée, 131.

Et pour les épicuriens, le plus grand des plaisirs est celui de comprendre.

« La "morale"de Lucrèce [et donc d’Épicure], reste en ce sens intempestive, à contre-courant des tendances de notre temps. Elle repousse tout "carpe diem" effréné et sans limites. Être matérialiste, ce n’est pas chercher à posséder, mais d’abord comprendre qu’il n’y a rien à posséder, si ce n’est l’exercice de sa propre puissance de choix et la maîtrise de son corps. Rien à posséder, même pas une âme, puisque matérielle, elle se défera avec mon corps. » Alexis Niemtchinov, "Le Monde" du 30 mai 2008.

    Sans aller bien loin, il n’y a qu’une centaine d’années, dans les bourgades, souvent les moulins, les fours appartenaient à la collectivité ; les bergers disposaient d’immenses terrains communaux, les habitants ramassaient leur bois dans les forêts communales etc. Bien sûr la vie était plus dure, bien que l’idéologie du progrès s’échine à nous dresser systématiquement un tableau du passé peu reluisant. Et évidemment, ces avantages n’entraient pas dans le Produit intérieur brut (PIB), cet absurde critère du bien-être ! Aujourd’hui plus rien n’est gratuit, même l’eau de source se paie ; les propriétés ont petit à petit empiété sur les sentiers des douaniers dans l’indifférence générale. Les pays se sont même attribué la mer. Des compagnies pétrolières s’y arrogent des droits d’exploitation. Nous avons vu que des laboratoires brevètent des plantes, des microbes, les clones… Les compagnies aériennes s’octroient des couloirs où ils polluent et réchauffent l’atmosphère, ce ciel, demeure des dieux au temps où l’homme respectait la nature, c’est-à-dire lorsqu’il respectait encore sa propre vie.

    L’homme s’occupe de plus en plus de choses superficielles, toute sa vie il est obnubilé par la consommation de produits non vitaux. Il s’oublie lui-même, perd sa vigilance, à force de se concentrer sur ses possessions.

    Pour l’enseignement taoïste, même l’idée de bonheur est absente ; ce serait un but à atteindre, donc de l’énergie vitale à dépenser. Pour la sagesse chinoise antique, il n’y a ni dieu, ni péché, ni rédemption, ni immortalité à espérer, ni âme à sauver, il s’agit seulement de « sauvegarder sa vitalité », c’est à dire d’adopter un régime (alimentaire, sexuel, respiratoire), conforme au rythme de la vie universelle.

    « Savoir ce contre quoi on ne peut rien et l’accepter comme sa destinée, voilà la vertu suprême. »
  « Qui comprend la réalité de la vie ne se soucie pas de ce sur quoi il ne peut agir. » Tchouang-tseu.

    L’hostilité, la crainte face à des évènements sur lesquels on ne peut rien, engendrent inutilement le stress et donc la maladie.  Les taoïstes observent les animaux et suivent leur rythme réglé sur des périodes de vie au ralenti et des périodes d’action. Ils se méfient en revanche des conventions sociales qui imposent une activité exténuante et continue. Il s’agit donc de ne pas « s’oublier soi-même », de ne pas se détourner de soi-même, de rester à tout instant vigilant et conscient des conditionnements dont on peut faire l’objet :

    « Un jour où Tchouang-tseu se promenait dans le parc de Tiao-Ling, il vit arriver du sud une oie étrange dont les ailes avaient sept pieds d’envergure et les yeux un pouce de diamètre ; elle heurta la tempe de Tchouang-tseu en passant près de lui et alla se poser dans un bosquet de châtaigniers. " Quel est cet oiseau bizarre, se demanda Tchouang-tseu, qui a d’immenses ailes mais vole mal, qui a de grands yeux mais ne voit pas où il va ? " Il hâta le pas, braqua son arbalète dans sa direction et visa. Il aperçut alors une cigale qui venait de trouver un coin d’ombre et s’y reposait, oublieuse d’elle-même. Derrière elle, une mante religieuse se tenait cachée ; elle s’apprêtait à fondre sur la cigale et, ne voyant que sa proie, s’oubliait elle-même. La curieuse oie se trouvait derrière la mante religieuse et, ne songeant qu’à tirer profit de l’occasion, s’oubliait aussi.
Tchouang-tseu fut effrayé par ce spectacle et se dit : " Les êtres sont donc enchaînés les uns aux autres ; chacun attire sur lui les appétits de l’autre ! " À cette idée, il jeta son arbalète et s’enfuit en courant. En un éclair Tchouang-tseu a pris conscience [qu’en visant l’oie pour l’abattre], il perdait conscience de lui-même et des prédateurs qui pouvaient fondre sur lui. »

                   Etudes sur Tchouang-tseu, Jean-François Billeter.

    « Les hommes s’attachent tous à une raison qui change selon les circonstances. Ainsi ils ressemblent à la cigale et à la caille qui ont le même horizon borné. » Tchouang-tseu.

    L’homme accumule pour combler le vide dont il a horreur. C’est pourtant dans ce vide, dans cet abîme, dans l’« anata », qu’il pourrait découvrir sa propre nature.

    Mais non, sa peur l’entraîne constamment à se meubler le mental. Parce que le mental n’est qu’un outil fonctionnel qui doit toujours avoir quelque chose à faire, une pensée à faire passer dans ses circuits.

    « Le mental c’est le commentaire ininterrompu accompagnant le film de la vie… On peut l’appeler autrement : l’ego. »  Placide Gaboury, Le voyage intérieur.
Celui qui peut rester un quart d’heure sans rien faire est déjà suspect.

    Alors qu’il faut arrêter de toujours faire, et essayer enfin, d’être. Ne plus se demander ce qu’on a à faire, mais simplement qui on est. La société, la religion, l’employeur demandent tellement de « faire », que plus personne n’a le temps seulement d’apprendre à « être ».

    Pour les épicuriens, le véritable plaisir se situe dans l’inaction, le repos et la détente, là où l’âme et le corps fusionnent.

    Pourquoi la paresse est-elle l’un des sept péchés capitaux, alors qu’au début de l’histoire, elle est une donnée de la nature et que le travail apparaît comme une damnation, subie par l’esclave ?

   La main dans la main, le faux christianisme et le vrai capitalisme nous ont conditionnés à toujours agir, à toujours nous dépasser, à accumuler. Dans la Bible Dieu dit : « Tu te nourriras à la sueur de ton front ». Quant au Coran, pour se conformer à la volonté du Tout-Puissant il demande de suivre l’exemple des fourmis et des abeilles et de mépriser les distractions. Jésus heureusement répond :
« Regardez les oiseaux des champs, ils ne sèment ni ne moissonnent ».

    Pour la société marchande la paresse est à combattre, c’est du temps perdu. Le système n’accepte que ce qui se quantifie, ce qui est utilisable ou échangeable. Il ne connaît que le  Produit intérieur brut (PIB), qui ignore les actions du bénévolat mais tient compte des indemnités versées par les assurances, après les catastrophes naturelles ou les accidents de la route : les morts bonifient le PIB  !

    Tous les affairés, les stressés et autres agités qui s’escriment à remplir de vent le vide de leur existence, sont conditionnés à surveiller les oisifs, à froncer des sourcils réprobateurs devant les rêveurs.

    Ces handicapés de l'esprit qui n'ont  jamais su penser par eux-mêmes, ne voient le monde qu'à travers la grille des valeurs créées par la société pour la société. Ils courent tous si vite qu'ils ne peuvent se rendre compte que c'est eux-mêmes qu'ils fuient.

    « L'oisiveté rend ouvert, badaud, curieux. Les êtres, les évènements, les choses y sont accueillis sans discrimination. » Catherine Laroze, L’Art de ne rien faire.

    « Jeune, j’ai négligé l’étude, adulte, je n’ai pas travaillé à ma renommée, aussi ai-je pu atteindre un âge si avancé. Je peux être insouciant parce que je n’ai ni femme ni enfants, et que seule la mort me guette. » Lie Zi (env. 600 ans av. J.-C.).

    L'oisif a l'habitude de la liberté, des chemins de traverse. Il a le temps de s'envoler au gré de son intuition ou de son imagination. Il n'est pas obligé, par le respect des délais et des plannings, à n'emprunter que les autoroutes de la pensée.

« Mes jeunes gens ne travailleront jamais, les hommes qui travaillent ne peuvent rêver ; et la sagesse nous vient des rêves.Vous me demandez de labourer la terre.

Vous me demandez de labourer la terre. Dois-je prendre un couteau et déchirer le sein de ma mère ? Mais quand je mourrai, qui me prendra dans son sein pour reposer ?

Vous me demandez de creuser pour chercher la pierre. Dois-je aller sous sa peau chercher ses os ? Mais quand je mourrai, dans quel corps pourrai-je entrer pour renaître ?

Vous me demandez de couper l’herbe, de la faner, de la revendre et de devenir riche comme les hommes blancs. Allons ! comment oserais-je couper les cheveux de ma mère ? » Smohalla (1815-), tribu des Sokulks (Nez-Percés) 

« Smohalla a constamment rejeté la civilisation de l’homme blanc et ses enseignements. Il prêché "La religion des rêveurs" et le concept de la "Douce Mère la Terre" ».

Pieds nus sur la terre sacrée, T.C. McLuhan.

    Aucune attitude n'est plus subversive que la paresse. C’est  la seule résistance non-violente possible face à l’imposture des puissants, aux maniaques du profit, aux pollueurs cyniques et aux endoctrinés du travail. En fait les paresseux sont de véritables saints, puisqu’ils ne cherchent pas à nuire aux autres, ils sont trop nonchalants pour se laisser aller à la haine, à la jalousie et à l’envie. C’est eux que les peuples devraient choisir pour gouverner, la paix règnerait enfin sur terre.

    « Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, devenant plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d’être misérables… Telle est la loi inexorable de la production capitaliste ».

    « Il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique ; il faut qu’il retourne aux instincts naturels, qu’il proclame les DROITS À LA PARESSE, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques droits de l’homme, concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise… »

    « Ô Paresse, prend pitié de notre longue misère ! Ô Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines. » Paul  Lafargue  (1842-1911), Le droit à la paresse.

    Mais depuis la Révolution industrielle, le travail a été élevé au rang de valeur sociale au point que les êtres humains sont désorientés dès qu’ils ne sont plus sous son joug. Ils s’ennuient. Rappelons la sentence bien connue d’Arthur Schopenhauer : « Le lot de tous les humains est de naître, vivre, procréer et mourir. Tant que l’on se contente de ce mode de vie, tout va à peu près bien. Mais dès que l’on se pose des questions sur le pourquoi des choses et de l’existence, alors adviennent l’angoisse existentielle et son cortège de maux. On découvre que la vie est comme un pendule qui oscille entre l’ennui et la souffrance. » Le monde comme représentation.

    L’ennui est bien la « maladie du temps » de l’esclave qui ne sait que faire entre deux corvées.

    L'ennui est aujourd'hui omniprésent derrière la succession des divertissements. Une éternelle fuite en avant : on chasse l'ennui en courant après les premiers passe-temps venus, mais devant, il y aura toujours ce qu'on fuit.

« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de penser à nous, et qui nous fait nous perdre insensiblement. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen solide d’en sortir. Mais le divertissement nous amuse, et nous fait arriver insensiblement vers la mort. Blaise Pascal (1623-1662).

    « Et l'homme ne détestant rien tant que l'ennui, il se plait toujours à voir du nouveau, si laid soit-il. » G. Parini (1729-1799).

    « Qu'est-ce que les gens ne font pas par ennui! Ils font des études par ennui, ils prient par ennui, ils s'aiment, se marient et procréent par ennui, et finalement meurent par ennui. »     

 Büchner Georg (1813-1837) Léonce et Léna.

  

Le combat contre l’ennui mobilise des industries dont la croissance va de pair avec le développement économique qui lui-même va de pair avec un recul de la connaissance de soi, de la sérénité et de la paix intérieure. Ce sont donc des sommes faramineuses qui sont investies dans le divertissement, qu’il soit de pur loisir ou prétendument culturel comme la télévision et le cinéma. Si de rares films et quelques documentaires de télévision peuvent révéler un intérêt culturel, la plupart sont totalement inutiles et même néfastes parce que misogynes et violents.

 

« Ceux-là mêmes qui n’hésitent pas à réagir devant une attitude raciste, reculent devant le risque de se brouiller avec un copain, ou même une simple connaissance, pour quelques propos ou attitude sexiste » Falconnet et Fefaucheur, La fabrication des mâles.

 

Dans le système économique libéral, ces investissements très rentables sont évidemment légaux et ont une part de plus en plus importante dans le PIB. Pourtant ils empêchent d’autres investissements sans doute beaucoup moins rentables, et néanmoins nécessaires pour le développement équilibré des individus.

Les moyens existent pour construire une société plus juste, mais à l’évidence, l’endoctrinement médiatique et politique fait que cela n’intéresse personne. L’omniprésence du futile et du dérisoire est le principal instrument de propagande des subtiles dictatures modernes.

    Aujourd’hui, l’ennui semble être la préoccupation de la masse et non plus seulement des classes aisées. Les pratiques sociales ne se rattachent plus à un sens, à des repères, elles sont imprégnées d'ennui. Il est banal de relever que peu de gens ont encore l'amour du travail bien fait. Si le sens de la vie était dans l'atelier de l'artisan, il est absent de la plupart des tâches d'aujourd'hui. Les loisirs de masse ne comportent pas plus de sens. Ils passent par une consommation effrénée d'objets inutiles et surtout par une consommation schizophrénique de l’espace et du temps. Pourquoi travailler moins ? Pour vaincre son ennui devant un poste de télévision qui vomit en permanence des programmes bêtifiants ?

    L’homme de la préhistoire était obligé de passer du temps à chasser pour se nourrir et nourrir sa famille. Nous sommes fiers de notre évolution, alors que nous ne sommes plus que des machines à tuer le temps, en jouant durant des heures entières à des jeux vidéo aussi débiles que violents ! Les jeunes cherchent à passer le temps dans des occupations dérisoires, pendant que les vieux s’ennuient !

    Consommer son temps libre dans des divertissements qui n'ont d'autre but que de tuer le temps, alors qu'on investit des moyens énormes pour nous faire vivre le plus longtemps possible ! Mais peut-être bien que l'allongement de la vie humaine n'est rien d'autre qu'une affaire d'investissement et de rentabilité, un marché. L’allongement de la vie ne serait-il qu’un produit de consommation ?

    Ce qu'on nous fait prendre pour le sens de la vie, est une chimère folle et insaisissable : informations et connaissances prédigérées, mâchées, formatées à l'aune de la pensée molle ; kaléidoscope des guerres, de la violence, de la délinquance, comme spectacle quotidien télé-guidé. Les téléspectateurs ne sont-ils pas toujours plus friands de nouvelles catastrophes, de nouveaux conflits, de nouveaux lynchages et autres vulgarités médiatiques ?

    Et d'ailleurs, l'ennui lui-même incite à la transgression. Tout est préférable à l'ennui pour celui à qui personne n'a appris la maîtrise de soi. Pour Kierkegaard, c’est l’ennui qui est la source de tous les maux. Pour la religion l’oisiveté est la mère de tous les vices. Mais par delà l’ennui, seul le sage, sait puiser dans l’arrêt du temps, la connaissance de lui-même et du monde.

    Les hommes sont conditionnés à n'agir que pour la société, ils ne savent pas utiliser le temps de vacance dont ils disposent depuis peu, à la réflexion, à la connaissance de leur richesse intérieure. C’est à dire à la découverte de ce qui en eux, demeure indéfiniment, indépendamment de tout ce qui est extérieur et impermanent. Mais personne ne leur a appris. L’enseignement n'a jamais vraiment formé des têtes bien faites dans des corps sains, mais des travailleurs, des machines à produire, puis des machines uniquement programmées à   consommer.

    Ils ne peuvent utiliser leur temps libre qu’à des fins extérieures à eux mêmes. Même lorsqu’ils ne sont plus soumis à la nécessité, ils restent sous influence.

    Ce temps prétendu libre ne leur sert donc à rien. C’est un temps également aliéné à l’économique, au Tyran Marchandise.

    Notre société porteuse d'ennui révèle ainsi un profond manque de sens, d'où découle son irrémédiable effritement. Elle est ainsi une proie facile pour les barbares, des dirigeants des multinationales aux fanatiques et aux terroristes, qui eux ne s'ennuient jamais, puisqu'ils ont une mission et un sens à leur vie : combattre, vaincre, dominer.

    Quand le monde n’a plus de sens, c’est le moment de rechercher une nouvelle voie. C'est le moment de penser par soi-même et pour soi-même. On tient le plus souvent pour pensée la suite de quelques mots, quelques sons connus qui nous rassurent, des constructions mentales qui tournent en permanence et qu’on prend, à tort, pour des réflexions.

    Avant d’obéir aux ordres du politiquement correct, avant de se retrouver enfermé dans la cage des conditionnements, celui qui veut comprendre le monde et se connaître lui-même, doit avoir le courage de prendre le temps de l'observation. Il sera bien sûr traité de paresseux, il devra résister aux critiques et quolibets des agités. Paradoxalement le paresseux ne doit jamais perdre sa vigilance. Des pièges lui seront tendus, par exemple pour qu'il fonde une famille ; mais on ne peut mener de front la connaissance de soi, et l'éducation de ses enfants. Ou alors on se soucie peu de sa progéniture, et on commet alors un crime de lèse-humanité : l'irresponsabilité parentale. 

Déjà pour Stefan Zweig (1881-1942), le monde n’était pas présentable (Le monde d’hier). Comment donc avoir la prétention d’éduquer un enfant dans un tel monde ?

    « Il n’est pas opportun que le sage se marie. Le mariage, en effet, met obstacle à l’étude de la philosophie, et nul ne peut se donner en même temps à sa femme et à ses livres… » Theophraste (372-287 av .J-C.)

    « Celui qui a femme et enfants a donné des gages au destin, car ce sont des entraves aux grandes entreprises. » Francis Bacon (1561-1626).

    « Si je n’avais pas mis mes cinq enfants à l’Assistance Publique, je n’aurais jamais pu écrire Les Confessions, Les Rêveries ou Émile. » Jean-Jacques Rousseau.

    De toute façon, à l’époque de la vitesse et de la compétitivité érigée en système, la connaissance de soi est devenue quasiment impossible ; c’est une gageure. Pourtant c’est la seule véritable richesse parce qu’elle ne peut être perdue, volée ou détruite.

    L'oisiveté a toujours été considérée comme une tare par ceux qui sont incapables de penser réellement, incapables de conduire une démarche de l'esprit de façon autonome, hors du conditionnement social.

    Mais rare est celui qui peut se rendre compte de ses propres conditionnements. Aujourd’hui les gens sont conditionnés par l’humanitaire, la solidarité, le progrès, le bonheur, comme ils l’étaient précédemment par la religion, le travail, la famille ou la patrie. Un conditionnement social chasse l’autre.

    « L’homme est une bête idéologique. Amour, patriotisme, religion, solidarité ; des idées-fortes, des idées-leurres qui donnent à son animalité cet aspect si particulier d’absurdité, de servitude aveugle, dont il est tellement fier. »  Théodore Fraenkel (1896-1954).

    Que chaque homme essaie d’abord de considérer que sa vérité est partielle et que l’erreur de l’autre peut révéler une vérité qui peut lui apporter quelque chose.

    Que chacun réagisse contre son inclinaison naturelle à exagérer sa vérité et à ne pas voir ses erreurs, puisqu’en toutes choses il y a autant de négatif que de positif.

    Et c’est ainsi que le mal grandit avec le bien.

    Comme le précise Placide Gaboury dans Le voyage intérieur, ce n’est pas le bruit des machines ou les cris des  enfants dont nous devons nous méfier, mais du bruit de nos pensées, de nos émotions, de nos peurs, de nos conflits intérieurs, qui bien sûr, sont de plus en plus les effets du conditionnement social façonné par les médias.

    Trop d’informations incohérentes et désordonnées tuent l’information. C’est ainsi que l’indifférence se fabrique dans le cœur des hommes.

    Pollutions de l'esprit, insultes permanentes au silence, à la méditation, à la reconquête de soi.

    Ceux qui ne savent pas pratiquer le silence, ceux qui ne peuvent jamais se taire, ne peuvent jamais se connaître.

    « Parle si tu as des mots plus forts que le silence. » Euripide (480-406).

    Le silence, parce que nous ne savons rien, ou que ce que nous savons est négligeable par rapport à l’infini de la Connaissance, dont nous ne pouvons même pas avoir conscience. Comment alors avoir une opinion ? Avec quel « Argument absolu » pourrions-nous défendre cette opinion et combattre les autres ? Toute argumentation est relative, elle n’est qu’un instrument de conditionnement, et si elle se heurte à une autre argumentation, c’est le conflit, et la guerre.

    Depuis l’avènement de la télévision et la prise du pouvoir par les médias, c’est dès le jeune âge qu’il faut apprendre à ne pas se laisser duper par les images, à ne pas vivre en permanence, sous influence.

    « Avec ce que nous savons aujourd'hui de la biologie des comportements, je suis effrayé par les automatismes qu'il est possible de créer à son insu dans le système nerveux de l'enfant. Il lui faudra dans sa vie d'adulte une chance exceptionnelle pour s'évader de cette prison, s'il y parvient jamais! »  Henri Laborit (1914-1995  ), Éloge de la fuite.

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