Les dieux usurpateurs de la mythologie sumérienne (en savoir plus>>>)
- Une histoire oubliée à dessein
Cette histoire sumérienne est à la charnière entre deux mondes. Le premier, le monde de la préhistoire, sans écriture, et le second, celui qui est raconté par la première écriture connue à ce jour, l’écriture cunéiforme. Les premières découvertes permettant de retracer cette histoire écrite, datent du milieu du XIXe siècle, à la suite de recherches archéologiques sur une zone qui regroupe aujourd'hui l'Irak et la Syrie.
*Des hiéroglyphes de l’époque prédynastiques auraient été récemment mis au jour à Abydos, redonnant à l’Égypte la primauté de l’invention de l’écriture sur Sumer. L’extraordinaire importance de ces découvertes a déjà été présentée succinctement dans Bienheureux les stériles.
« L’arme la plus destructrice de […] ces peuples agressifs et guerriers, qu’on appelle généralement Aryens ou Indo-Européens fut ce Dieu le père qu’ils transportaient avec eux, et au nom duquel ils engagèrent contre la Déesse une croisade aux allures de guerre sainte. Contrairement à la Grande mère, divinité des cavernes paléolithiques aussi obscure que la nuit, ou des sanctuaires de Çatal Höyük, qui ressemblaient à des matrices, leur Dieu était un dieu de lumière, qui flamboyait au sommet des montagnes, ou dans le ciel éclatant, et, dans toutes les contrées que les Aryens envahissaient, ses ennemis premiers furent toujours la Déesse et les peuples polythéistes, animistes qui la vénéraient. » Adele Getty, La Déesse, Mère de la Nature vivante.
Des dieux qui, bien sûr, se faisaient la guerre entre eux, ou aidaient le roi d'une cité à combattre ses ennemis. Le monde des sumériens était « plein de dieux » qui intervenaient partout et à tout moment.
La mythologie, en l'absence de la science et de la philosophie, mais surtout, en l’absence de l’autorité naturelle de la Mère, tente d'expliquer un monde organisé par les mâles. Nous avons déjà vu dans Bienheureux les stériles, que grâce au mythe, les hommes pensent savoir pourquoi ils existent, quel est leur rôle, mais aussi pourquoi ils sont malades, pourquoi certaines femmes sont stériles, pourquoi ils ne peuvent espérer vivre qu'une centaine d'années avant de mourir.
Voilà à quoi servent les mythes sumériens, à se faire une image intelligente, équilibrée et vraisemblable de l'univers, tout en essayant d’effacer la mémoire de la prééminence de la déesse Mère. Avec les Akkadiens, les dieux seront, en revanche progressivement coupés des hommes. Des hommes beaucoup plus religieux et des dieux situés très haut, de majestueux seigneurs, dotés de transcendance. Comme si en ayant quitté les hommes, les dieux s’étaient élevés, magnifiés, les moins importants disparaissant. À cette époque, les déesses sont complètement déchues et le pouvoir des mâles définitivement établi.
Achille pleure sur Patrocle comme Gilgamesh pleure sur Enkidu son ami.
Circé est une autre Ishtar. Héraclès vaincra le lion et le taureau comme Gilgamesh etc. La liste des ressemblances est très longue.
En fait Orient et Occident se sont nourris à la même source, une source sumérienne. Le récit de la Création
L’on peut se demander comment un mythe si éloigné de la science moderne, peut révéler une telle intuition de la biochimie qui nous dit depuis peu, que la mer est l’élément primordial contenant en germes, toute potentialité de vie. L’eau primordiale représente également la diversité, la pluralité des mondes, dans l’unité.
De même Brahma, à la fois né de l’œuf originel et sorti des eaux, signifie qu’avant lui, existait le monde, et sans doute, une déesse Mère. À la différence, plus tard, du dieu de la Bible, qui crée tout ex-nihilo, comme s’il refusait l’héritage de ses prédécesseurs, et surtout l’idée d’une divination de la Terre-Mère. Après l’élimination de la Mère génitrice, le panthéon sumérien se retrouve avec à sa tête, An (Anu en Akkadien), le roi de la dynastie divine des Anunnaki. Parmi ces grands dieux, Enlil est le souverain qui
Quant à Enki le prince, dit l’ingénieux, il a fonction d’expert en toutes choses. En fait il a combattu la déesse Nin Hursag, ( Ninhursag*),à laquelle il dérobe en son absence « la magie des Plantes ». Allusion au fait que l’agriculture est née sous le matriarcat, à une époque où elle servait à la nourriture et la guérison par les plantes, dans le cadre de la redistribution, sans propriété ni commerce. * Selon les textes, Ninhursag est appelée également Mama, mami, Aruru, Nintu, c’est-à-dire La Mère des Dieux, La Mère Primordiale, La Maîtresse de la Terre etc. Les dieux An (Anu) et Enki (Ea), malgré leurs efforts, n’avaient pu vaincre totalement Tiamat. Dans l’Enuma Elish (Jusqu’en haut), le récit de la Création du Monde, c’est le fils du dieu Enki, Marduk qui porte le coup de
« Plus l’ordre patriarcal s’affermit, plus il prend de l’assurance, plus il réécrit l’histoire à son profit à travers le mythe… » « Gilgamesh est ainsi, dans les versions les plus anciennes, infiniment plus émouvant que Marduk, héros "sans peur et sans reproche" du patriarcat installé. » Françoise Gange, op.cit.
Or Anzou est l’oiseau au vol élevé ; c’est en fait le principe féminin qui tente de récupérer ce qui a été volé à la déesse. D’ailleurs, dès qu’il s’est emparé par ruse de la tablette des destinées d’Enki, il se réfugie dans l’inaccessible Montagne, qui dès l’origine, est la demeure de la Mère. Cette épopée rappelle que les dieux mâles sont sans cesse sur leurs gardes, de peur que le principe féminin ne renaisse de ses cendres. La création de l’homme Les Annunaki, installés entre le Tigre et l’Euphrate, créèrent les hommes, pour qu’ils soient leurs esclaves ; qu’ils cultivent la terre et élèvent du bétail, afin de nourrir les dieux.
Rappelons que l’assemblée des dieux, ayant donné son approbation, Nintu, la Dame de la Naissance, pour créer l’homme, mélange l’argile au sang du dieu Kingu mis à mort. Kingu, tué par Mardouk le fils d’Enki. De même Prométhée, comme le Dieu de la Bible, créera le premier homme d’argile et d’eau. L’argile rappellera à elle le corps de poussière de l’homme. Ainsi est précisée sa mortalité : « Tu es poussière et tu retourneras à la poussière », sera-t-il dit, plus tard, dans la Bible. Le sang des dieux doit humidifier l’argile afin de la rendre malléable, mais surtout, il doit apporter à la créature l’intelligence, la volonté et la capacité au travail. (À noter, le parallèle avec le mythe grec de Dionysos, tué par les titans. Mais ici, des particules de sa divinité tombent dans les corps humains, de telle sorte que le corps humain est appelé « la prison de l’âme »).
Rappelons la fin du récit du déluge où Enki dit : « O ! Divine Matrice, nous avons donné aux hommes presque l’immortalité, c’était inconsidéré. Toi Mammi, qui arrêtes les destins, impose donc aux hommes la mort pour qu’un équilibre s’installe. Afin que chez eux, outre les femmes fécondes, il y ait maintenant les infécondes, afin que chez eux sévisse la Démone Eteigneuse pour ravir les bébés aux genoux de leurs mères ». Enlil approuva :
Et pour cela, QUE CHEZ LES HOMMES UN TEMPS DE MALHEUR SUCCEDE TOUJOURS A UNE ERE DE BIEN ETRE. » La ressemblance avec la Genèse est flagrante : « Le Seigneur dit alors : " mon esprit ne demeurera pas pour toujours en l’homme ; car l’homme n’est que chair, et sa vie ne dureras plus que 120 ans". » (6,3). « Le seigneur vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes les pensées de leur cœur étaient sans cesse dirigées vers le mal » (6, 5). Et avec le livre d'Enoch également :
Plus de 2000 ans plus tard, c’est à dire environ 1000 ans avant J.-C., les auteurs de la Bible se sont donc inspirés entre autres, de ces légendes. Gilgamesh
C’était un surhomme composé d’un tiers d’humain et de deux tiers de divin. Il y a plusieurs strates idéologiques dans les mythes de Sumer, celles de la culture antérieure de la Mère et celles des nouveaux héros, les dieux mâles, les fils de la Mère, qui se sont donné pour la première fois, un père.
Si Gilgamesh est le fils de la déesse (Ninsun), son père est le roi mortel Lugalbanda; « ce qui montre qu’il est bien issu de la "première culture". Tous les héros fondateurs de l’ordre patriarcal ont eu pour rôle historique d’inverser les valeurs du divin : ils viennent abolir le règne de la Mère divine et du père mortel pour établir le règne du Père divin et de la mère mortelle, dans la "deuxième culture" de l’humanité. » Ibid. C’est pourquoi Gilgamesh est le premier roi de la nouvelle ère, l’ère du pouvoir des mâles. À noter que dans la Bible, l’énumération des patriarches donne la chronologie de l’histoire des pères à partir du Déluge, c’est à dire après l’usurpation du pouvoir de la grande Mère. Roi tyrannique, géant violent, Gilgamesh fut un souverain omniscient et tout-puissant, qui exerçait son pouvoir aux dépens des habitants d’Ourouk. Il exerçait le droit du seigneur sur toutes les jeunes filles vierges
« Crée maintenant un être à l’image de Gilgamesh, Qu’il puisse se mesurer à lui. Qu’ils rivalisent l’un l’autre et qu’Ourouk soit en repos ! » En revanche pour la version hittite, comme dans celle de Ninive, ce sont les déesses qui entendirent les plaintes répétées des jeunes filles violées par Gilgamesh, et qui vont créer Enkidu pour ramener la paix dans Ourouk. (Rappelons que Nintu était dans les textes sumériens originels, la déesse Mère, qui, après la domination des dieux mâles a été réduite à la fonction de déesse de la Fécondité). Nintu prit donc de l’argile , la malaxa, puis la jeta dans la steppe. Ainsi fut créé Enkidu le vaillant, rejeton d’argile. Il est velu et pourvu d’une chevelure de femme. Il ne connaît ni peuple ni patrie. « Il est nu et c’est avec les gazelles qu’il broute l’herbe, Avec les hardes il se presse à l’abreuvoir. » Œuvre de la déesse Mère, issu de la terre, de la nature et vivant avec les animaux, Enkidu les protège, ce qui ne fait pas l’affaire d’un célèbre chasseur qui va s’en plaindre à Gilgamesh. Celui-ci lui dit : « Prend avec toi une courtisane, une fille de joie. Emmène-la devant le sauvage,
Dès qu’il s’allongera sur elle, Il s’imprègnera de son odeur, Sa harde lui deviendra hostile et l’abandonnera. » La tâche de civiliser Enkidu revint donc à Shamat, la courtisane d’un dieu (ancienne grande prêtresse avant l’usurpation du pouvoir par les mâles et sa mise au service de Gilgamesh). Après six jours et sept nuits d’amour, le sauvage est transformé. « Dès qu’Enkidu eut assouvi sa volupté, Il tourna son visage vers sa harde Mais en le voyant les gazelles détalèrent. Enkidu se sentait plus faible, fatigué. Mais il avait acquis de l’intelligence. Il contempla la courtisane, Et il comprit ce qu’elle lui disait. - Tu es beau Enkidu, pourquoi rester avec les bêtes ?
Celui qui surpasse tous les hommes en force. - Alors moi, Enkidou, je veux le provoquer, lui lancer un défi. » (Traduction de Jean Bottero). Il se met en effet en travers du chemin de Gilgamesh alors que celui-ci allait exercer son « droit de cuissage ».
« Les fidèles de la Mère divine défendirent longtemps l’ordre ancien et ses valeurs de respect à l’égard de l’ensemble de la création, valeurs d’équilibre qui disparurent du monde guerrier patriarcal, finalement vainqueur. » Françoise Gange, op.cit.
Notons que tout au long de l’histoire du patriarcat dominant, tous les potentats, rois empereurs et autres tyrans, n’eurent de cesse de raser des forêts multi centenaires pour l’édification de monuments grandioses à leur seule gloire. Dans La forêt des 29, Irène Frain révèle qu’au XVe siècle, en Inde, un tyran a fait détruire tous les arbres géants des forêts avoisinantes pour alimenter des fours à chaux, afin de décorer ses palais de décorations murales. La sécheresse frappa toute la région. « La sécheresse n’est pas la vengeance des dieux, mais celle de la nature maltraitée […] Un royaume c’est une terre et des hommes, pas seulement l’or qu’on en tire ». Au XVIIe siècle, des Bishnoïs, une autre peuplade indienne s’oppose au maharadjah de Jodhpur pris à son tour de folie bâtisseuse. Près de 400 manifestants furent décapités avant que le projet démentiel soit abandonné.
La
« En défiant la Déesse, en la combattant, les héros
De même, comme Perséphone plus tard, dans la version sumérienne du mythe Nergal et Ereskigal, cette dernière régnait sur les Enfers : Nergal y est envoyé après avoir commis un affront envers la déesse. Mais celui-ci tente de la tuer, la viole et l’oblige ainsi à l’épouser et à partager son trône avec lui. À partir de ce « renversement des valeurs », la femme et ses symboles (l’oiseau, le serpent-dragon, le lion, le taureau) représenteront le Mal dans presque toutes les traditions et les religions.
Pour en revenir à la mort de la prêtresse de la forêt des Cèdres et à celle du « Taureau », ces meurtres n’avaient pas été prévus. Ne pouvant effacer le souvenir des déesses dans l’imagerie populaire, les nouveaux dieux les recyclent en épouses et filles, dont les pouvoirs ne seront grignotés que petit à petit.
Alors, Gilgamesh sombre dans le désespoir, il ne cesse de pleurer son ami. Il se met à craindre la mort. Il se posait déjà la question incongrue à cette époque, de l’immortalité. Pour Enkidu et pour lui, il veut découvrir le secret des dieux. Il part à la recherche du seul homme devenu immortel par la grâce des dieux après le déluge : «Out-napistim» en sumérien, «Atrahasis» en akkadien.
La leçon qui se dégage de ce récit, c’est la vanité de la recherche du héros, c’est l’incapacité pour l’homme de conserver une jeunesse perpétuelle ou d’accéder à l’immortalité.
« Pourquoi rodes-tu ainsi Gilgamesh ? La vie sans fin que tu recherches, Tu ne la trouveras jamais. Quand les dieux ont créé les hommes,
Se réservant l’immortalité à eux seuls. Toi, plutôt, remplis-toi la panse ; Demeure en gaieté jour et nuit ; Fais quotidiennement la fête ; Danse et amuse-toi ; Accoutre-toi d’habits bien propres ; Lave-toi, baigne-toi ; Regarde tendrement ton petit qui te tient la main ; Fais le bonheur de ta femme serrée contre toi ! Car telle est l’unique perspective des hommes ! » (Discours de la Cabaretière, traduction de Jean Bottéro). « L’impuissance de Gilgamesh à vaincre la mort, sera génératrice d’une angoisse jamais éteinte au cœur du monothéisme : le féminin ne sera jamais assez écrasé , car son pouvoir risque de ressurgir : c’est le fantasme majeur de l’ordre patriarcal. » Françoise Gange, op.cit. Cette désacralisation du rôle de la femme dans la société, et son remplacement par la prise du pouvoir des mâles sous le couvert des nouveaux dieux imaginés à cet effet, ne se sont évidemment pas faits en un jour ni sans combats sanglants.
Françoise d’Eaubonne rappelle que Léo Abensour avait remarqué, dans Le féminisme des origines à nos jours, que les Romains appelaient barbares tous les peuples où l’Ancien droit, basé sur ceux de la Mère, résistait à la juridiction nouvelle des Gréco-Latins.
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